Entretien exclusif avant sa première partie avec Chemssou Freeklane au Cabaret sauvage
Elle compose comme on tient un fil : pour ne pas perdre la mémoire, pour ne pas lâcher la main des siens, pour rester debout malgré l’éloignement. Avec Rouhi Ya Dzayer, son dernier single sorti le 16 octobre 2025, Célia Maqâm signe une entrée assumée sur la scène musicale. Cette chanson, adressée aux exilés, mêle folk et chaâbi. Son ambition est claire : transmettre au-delà des frontières et des langues. Elle sera jouée au Cabaret Sauvage le 24 janvier.
Une enfance musicale, un appel devenu évidence
Chez Célia, la musique ne relève pas d’un hasard ni d’une découverte tardive. Elle est là depuis toujours.
« La musique vient de ma plus jeune enfance. J’ai commencé à jouer au piano, puis je me suis intéressée à la guitare. »
Elle grandit entourée de musiciens, dans un environnement qui normalise l’expression artistique, qui l’encourage, qui la nourrit. Mais l’instant où tout bascule, celui où le rêve prend la forme d’un choix de vie, elle le situe précisément.
« Quand je suis allée voir le concert de Souad Massi… j’ai vu le public ébahi devant son interprétation, et je me suis dit : c’est ce que j’ai envie de faire. »
Ce moment n’a rien d’anecdotique : Célia y reconnaît une forme de vérité. Non seulement la scène, mais le lien. Cette manière de toucher et d’être touchée. Cette intensité-là, elle la poursuit aujourd’hui, à sa manière.
Décrire son style, Célia le fait sans se perdre dans les étiquettes.
« Je dirais que c’est un peu entre la folk et le chaâbi… entre la guitare de Bob Dylan et la mélodie de Idir. »
La formule est belle et juste : il y a aussi le souffle de l’icône de la folk américaine Joan Baez, ainsi que sa narration, et comme colonne vertébrale, sa guitare. Puis cette autre ligne, algérienne, mélodique et sensible, presque instinctive. L’une ne remplace pas l’autre : elles cohabitent. Elles racontent une identité franco-algérienne sans posture, construite dans le quotidien, l’écoute et ce que l’on emporte avec soi, même loin du pays.
Rouhi Ya Dzayer, une chanson pour ceux qui vivent loin
Sorti le 16 octobre, Rouhi ya Dzayer marque un tournant. Célia le présente comme un projet important : celui qui la fait entrer officiellement dans le paysage.
« C’est un très beau projet, un gros projet aussi pour moi, pour pouvoir rentrer officiellement sur la scène musicale. » Le titre lui-même annonce l’intention.
Et l’adresse est limpide : les exilés, ceux qui ont quitté, ceux qui vivent ailleurs, ceux qui portent une nostalgie parfois sourde. « C’est un titre pour parler à tous les exilés… pour parler de cette distance et de ce qu’on ressent quand on est loin de son pays. »
Sans surjouer l’émotion, Célia met en musique un sentiment qui traverse toute une génération : vivre ici, sans effacer là-bas. Continuer à avancer, sans se couper.
Un clip pensé comme une scène de transmission
Elle insiste sur un point : dans son travail, rien n’est décoratif. Le clip est construit comme un langage. « Les petits détails font toute la différence. »
Les rideaux, notamment, ne sont pas là pour “faire joli”. Ils sont un symbole, un mouvement, presque une dramaturgie. « Les rideaux représentaient ma bulle… et à un moment ils s’ouvrent : on voit l’orchestre, c’est un peu le retour à la vie. »
Ce qu’on voit alors, c’est une Algérie vivante et plurielle : des instruments du pays, des enfants, des adultes, plusieurs générations rassemblées. Une mise en scène simple mais puissante : la culture n’est pas figée, elle circule. Elle se transmet.
Manich Bkhir Ya Yemma : dire tout haut ce qu’on tait trop longtemps
Parmi ses prochaines chansons, une se détache. Célia la choisit sans hésiter : Manich Bkhir Ya Yemma.
« C’est une chanson que je sais qui touche beaucoup de gens, parce que dedans je dis tout haut ce qu’on garde en soi. »
Elle parle de ces choses qu’on ne dit pas aux parents, par pudeur, par retenue, par peur de les inquiéter. Ces sentiments que beaucoup portent en silence, surtout dans certaines familles où l’amour ne passe pas forcément par les mots.
Célia raconte l’écriture comme un jaillissement.
« Elle est sortie en une journée. Je l’ai écrite en une journée. » Ce détail donne la couleur : ce n’est pas une chanson calculée. C’est une chanson nécessaire.
Des langues multiples, une même mélodie
Dans le deuxième entretien, elle élargit encore son horizon : son projet n’est pas de chanter pour une communauté fermée, mais d’emmener cette mélodie algérienne plus loin.
« Je pense que notre musique peut aller beaucoup plus loin que notre communauté. » Elle envisage d’écrire en plusieurs langues, tout en gardant une essence, et elle explique sa logique de création : chaque langue ouvre un territoire intime.
Pourquoi suivre cette jeune artiste?
Célia Maqam n’arrive pas avec un personnage. Elle arrive avec une authenticité, une exigence, une envie d’aller au bout de ce qu’elle porte.
Son univers n’est pas encore verrouillé, et c’est précisément ce qui le rend vivant : elle explore, elle assemble, elle avance, sans renier ce qui l’a construite.
D’ici un an, elle se voit sur la route, elle déclare : « Je me vois cocher une case : une belle tournée. »
Mais au fond, ce qu’elle vise dépasse la scène : c’est ce moment rare où quelqu’un se retrouve dans vos paroles. « Peut-être que vous retrouverez une petite partie de vous… et c’est la plus grosse récompense que je puisse avoir. »
Chez Célia, la musique est une adresse. Et déjà, une promesse.

