L’écosystème médiatique digital africain n’est plus un simple terrain d’expérimentation. Il est aujourd’hui un espace de débats, de positions et de responsabilités. Lors du 49e Forum Culturel de Noocultures.info, cette réalité s’est imposée avec force, notamment à travers l’intervention de Maya Zerrouki Bendimerad, directrice et fondatrice de Dzdia.com
Aux côtés de journalistes et d’acteurs culturels venus de plusieurs pays du continent, elle a pris part à une discussion sans détour sur les conditions d’exercice du journalisme culturel à l’ère du numérique. Modèles économiques fragiles, reconnaissance institutionnelle limitée, place du critique dans l’écosystème culturel : autant de sujets abordés lors de cette session consacrée à la presse culturelle africaine en ligne, ses pratiques actuelles et ses perspectives. Le panel a été modéré par Christine Mbengono, talent manager et cofondatrice de Elite Shadow.
Noocultures.info, une plateforme au cœur du débat
C’est dans ce contexte de réflexion et d’échanges que Noocultures.info joue un rôle central. Noocultures.info est une plateforme africaine spécialisée dans l’information culturelle et l’analyse des démarches artistiques. Depuis sa création, elle s’attache à mettre en lumière la diversité des pratiques artistiques sur le continent, à travers des articles, des critiques, des interviews et des analyses. En organisant le Forum Culturel, Noocultures.info offre un espace d’échanges où journalistes, créateurs et acteurs culturels peuvent réfléchir aux enjeux et aux perspectives de la presse culturelle africaine à l’ère du numérique.
Un journalisme culturel appelé à dépasser le simple compte rendu
Dès les premières prises de parole, la question du rôle du journaliste culturel a été posée sans détour. Pour Malick Saga Sawadogo, journaliste, essayiste et fondateur de kulturekibare.com, le métier ne peut se limiter à relayer des faits.
« Le journaliste d’art doit aller au-delà du factuel. Il doit être celui qui décrypte l’événement pour le rendre accessible aux profanes », a-t-il rappelé lors du panel.
Cette exigence de lecture et de mise en perspective est aujourd’hui attendue par un public plus large, mais aussi plus exigeant. Pourtant, les moyens pour y parvenir restent limités, notamment dans les rédactions indépendantes.
Le numérique, opportunité majeure et source de concurrence accrue
Le web a profondément modifié la diffusion de l’information culturelle. Maya Zerrouki Bendimerad a souligné cette ambivalence.
« Le web est un moyen magique et fabuleux de diffusion, mais il nous met en concurrence avec le commun des mortels sur les réseaux sociaux. On attend désormais du journaliste une exigence que le public n’a pas. »
Dans ce contexte, la presse culturelle africaine en ligne doit sans cesse justifier sa valeur ajoutée. La production de contenus spécialisés, documentés et structurés devient un marqueur essentiel, mais rarement rémunéré à sa juste mesure.
Transmettre, conserver, structurer
L’intervention de Maya Zerrouki Bendimerad a apporté un éclairage fort sur la question de la mémoire et de la transmission. Elle a rappelé l’importance du numérique comme outil de conservation du savoir culturel, en reprenant ce proverbe africain :
« Un vieux qui meurt, c’est une bibliothèque qui brûle. Aujourd’hui, avec le numérique, nous avons trouvé le moyen de conserver et de démultiplier cette bibliothèque. »
Cette capacité de sauvegarde et de diffusion élargie ne suffit cependant pas à garantir la pérennité des médias. Selon elle, un problème majeur demeure dans la manière dont la culture est perçue par les décideurs économiques.
« On n’a pas su communiquer aux bailleurs de fonds la valeur et la place que devait occuper la culture dans la vie des gens », a-t-elle souligné.
Des modèles économiques encore trop fragiles
La question du financement a traversé l’ensemble des échanges. Lamine Ba a insisté sur la nécessité d’une réflexion structurée dès le départ.
« La passion ne nourrit pas son homme. Il faut une réflexion sur le business model avant même d’entrer dans ce métier. »
Il a également alerté sur la fragilité de nombreux projets éditoriaux culturels.
« Tous ces médias sont fragiles. Ils disparaissent parfois parce qu’ils ne tiennent que sur un seul passionné. Parfois, c’est du carton. »
Ce constat rejoint celui de Malick Saga Sawadogo, qui a interrogé la relation complexe avec les institutions culturelles.
« Un média qui critique les acteurs, comment peut-il être accompagné par ces mêmes acteurs qui sont souvent frileux et refusent la critique ? C’est le paradoxe du journaliste critique vu comme un ennemi. »
La presse culturelle comme acteur des industries créatives
Au fil des échanges, une idée forte s’est imposée : la presse culturelle africaine en ligne doit se penser comme un maillon à part entière des industries culturelles et créatives. Pour Lamine Ba, cette prise de conscience est indispensable.
« Il faut que nous, journalistes, comprenions que nous faisons partie de cette chaîne de valeur. On ne doit pas se borner à être des relayeurs, mais se positionner comme des acteurs clairs de cette industrie. »
Une vision partagée par Malick Saga Sawadogo, qui a rappelé la difficulté spécifique du journalisme culturel.
« Le journalisme est un sacerdoce, mais le journalisme culturel est encore plus difficile à faire car c’est un domaine qui relève souvent de la subjectivité. »
Encourager le soutien privé et repenser les politiques culturelles
Enfin, la discussion est revenue sur la responsabilité des pouvoirs publics et du secteur privé. Malick Saga Sawadogo a posé une question directe.
« L’action du privé dépend de la politique, des réformes, des textes et des lois. Qu’est-ce qu’on fait pour encourager le mécénat ? »
Pour Maya Zerrouki Bendimerad, le problème relève aussi d’un changement de regard.
« L’offre crée sa demande. On devrait peut-être modifier le mindset de ces décideurs économiques et de ces chefs d’entreprise pour leur faire intégrer l’idée qu’il faut aussi donner à la culture. »
Vers un journalisme culturel durable et structuré?
Ce 49e Forum Culturel de Noocultures.info a mis en lumière un enjeu central : la presse culturelle africaine en ligne ne manque ni d’idées ni de récits. Elle possède une richesse éditoriale qui pourrait transformer le paysage culturel du continent, mais elle a surtout besoin de cadres solides et de soutien pour continuer à produire une information critique, structurée et durable. Les échanges ont montré que le rôle des journalistes culturels dépasse le simple compte rendu : ils sont des acteurs à part entière des industries créatives et des relais essentiels pour faire reconnaître la valeur de la culture dans la société africaine.

