Dans les entrailles du métro parisien, Mohamed Lamouri fait vivre la mélancolie de Cheb Hasni. En reprenant les chansons de son idole de jeunesse, le musicien algérien atteint de malvoyance transforme les rames de la ligne 2, entre Barbès, Ménilmontant et Belleville, en scène de mémoire, 32 ans après la disparition de l’icône du raï sentimental. Portrait.
Sa voix rauque arrive avant lui, portée par l’écho des couloirs du métro. Depuis plus de 20 ans, Mohamed Lamouri fait découvrir aux Parisiens, à ceux qui courent comme à ceux qui somnolent, la beauté du répertoire de Cheb Hasni. Ce 29 septembre, cela fera 32 ans que le roi du raï sentimental nous a quittés, assassiné à Oran en pleine rue par des membres du GIA.
“Cheb Hasni parlait à tout le monde, il touchait tout le monde, tous les Algériens peu importe leur situation. Sa musique racontait le quotidien de la société algérienne et j’ai vraiment grandi avec ses musiques, c’est pour ça que je l’aime et que je joue sa musique”, commence Lamouri entre deux rames de métro, au milieu du peuple parisien.
Chanteur et joueur de synthétiseur, Mohamed Lamouri a appris la musique en autodidacte. Malvoyant, il ne voit pas de l’œil droit et ne dispose que de 10 % de vision à l’œil gauche. Originaire de Tlemcen et arrivé en France à l’âge de 21 ans, en 2003-2004, il fait partie aujourd’hui de ces artistes qui subliment le quotidien des passagers du réseau ferroviaire parisien. A l’image de Zaz avant lui, Ben Harper, ou encore Keziah Jones.
Mais, lui, malgré le succès, il reste toujours fidèle à son mode de vie nomade. Sans autorisation, il joue son raï mélancolique en esquivant les contrôleurs de la ligne 2. Dans un détour de couloir, il tente de rassurer tout de même: “c’était difficile au début quand je ne connaissais personne dans la RATP mais aujourd’hui, je connais tout le monde, les contrôleurs etc c’est tranquille maintenant. Je connais le métro comme ma poche !”.
Amoureux du quartier très algérois de Barbès-Rochechouart et du quartier très kabyle de Ménilmontant, où il est une célébrité locale, il imprègne l’Est parisien de son raï et de la mémoire d’un Hasni “trop peu connu en France”, à son grand regret. Il est là pour réparer l’affront.
Un artiste à distance de l’industrie musicale
Armé de son synthétiseur Casio SA-78, rafistolé au scotch, il assume vouloir à tout prix “faire découvrir le raï” au plus grand nombre, partager cette musique avec les inconnus qui le croisent dans le métro. Une musique arrivée en France il y a exactement 40 ans, portée par des icônes comme Cheb Mami ou Cheb Khaled et qui est dans le creux de la vague aujourd’hui. Malgré un marché du raï en perte de vitesse en France, Mohamed Lamouri continue de se battre pour sa passion et pour Hasni, toujours.
En 2019, après avoir enfin obtenu son titre de séjour, il franchit une étape clé dans sa carrière. Méfiant, il avait refusé à plusieurs reprises les propositions de producteurs venus le solliciter, même ceux du grand Rachid Taha. Cette fois, il décide d’investir l’industrie musicale et accepte de travailler avec une maison de disques. Il tente l’expérience avec Almost Musique, fondée par Benjamin Caschera, et sort deux albums.

Le premier, sorti en 2019, s’intitule Underground Raï Love. Composé de onze titres, l’album est enregistré avec le groupe Mostla et permet à Lamouri de sortir du seul public de la ligne 2. Avec un nouvel EP, Méhari, publié en 2023, il se produit aux quatre coins de la France, jusqu’en Suisse, passant des souterrains à la lumière.
Et l’Algérie ? “Je n’ai pas été programmé là bas dans le cadre de cette tournée. J’aimerais y retourner pour jouer, inchaAllah j’espère un jour…”, glisse-t-il, la mine triste.
Toujours fidèle au métro parisien et à “son mélange” populaire
Il a laissé sa mère et sa famille au pays, vivant pendant plus de 15 ans en situation clandestine. Une vie de ghorba qu’il ne feint pas et qui nourrit autant ses interprétations de Hasni que ses propres compositions. Dans Ana Rani, l’un de ses titres majeurs, il raconte son parcours. Un même morceau qu’il interprète en 2019 sur le plateau de Canal+, dans l’émission Clique de Mouloud Achour.
Un passage télévisuel marquant qui le suit: “Beaucoup de gens me connaissent grâce à Mouloud Achour. Déjà en 2014, je participais à son émission aux côtés du gardien algérien Raïs M’bolhi. Ça m’a permis de me faire connaître davantage”.
Malgré les sollicitations des médias et son passage par l’industrie musicale, Mohamed Lamouri continue de faire de la ligne 2 son territoire musical. Il apprécie « ce mélange du métro parisien » et choisit de partager son raï avec les voyageurs, loin des grandes scènes. Le musicien reste ainsi au contact d’un public qui ne vient pas forcément chercher sa musique, mais la découvre au détour d’un trajet.
À la station suivante, tout recommence. Les portes s’ouvrent, les passagers descendent, d’autres montent. Mohamed Lamouri, lui, continue de chanter, de faire circuler le raï, dans le ventre de Paris. Encore et encore.


