Témoigner avant que le silence ne devienne trahison. C’est le choix qu’a fait Reyad Kesri, 60 ans, ancien chef d’entreprise reconverti dans la restauration. Après dix années de réflexion et une année d’écriture, il livre non pas une biographie de Warda El Djazairia, mais le regard d’un fils sur sa mère.
Dans son ouvrage, paru aux Éditions Dalimen en mai 2026, Reyad Kesri déconstruit l’image d’une Diva à la trajectoire toute tracée pour nous plonger dans le Paris populaire de son enfance. Il y révèle un pluralisme culturel passionnant, né non pas d’un apprentissage académique, mais d’une véritable traversée musicale quotidienne. De Oum Kalthoum à Farid Al-Atrache, l’âme de la future icône s’est sculptée.
La Voix, le Sang et la Vie, Fragments d’une présence est un livre qui dérange les certitudes avec douceur. Il ne cherche pas à construire un monument supplémentaire à une artiste que l’Histoire a déjà consacrée. Il cherche, au contraire, à déposer les pierres une à une, à montrer les fondations là où tout le monde ne regardait que le sommet.
L’héritage, ce que les racines transmettent
La première difficulté de ce livre n’était pas littéraire. Elle était culturelle, presque viscérale, explique Reyad Kesri dans un entretien accordé à Dzdia. Pour un Algérien, parler de ce qui relève de la sphère familiale peut s’apparenter à une transgression d’el h’urma, cette pudeur sacrée qui pousse à dire Ed-dar, la maison, plutôt que de nommer sa mère ou son épouse. Franchir cette limite lui a demandé des années. Mais l’attachement du public à Warda, des décennies après sa disparition, a fini par rendre le silence impossible.
Reyad n’est pas auteur de profession, et il le dit lui-même avec une humilité touchante. C’est peut-être précisément pour cela que ce livre respire. Il n’y a pas de posture littéraire, pas de distance calculée. Il y a un fils qui raconte.
Et ce récit commence bien avant Warda. Le premier chapitre, Racines, surprend souvent les lecteurs. Beaucoup voient en elle une Parisienne dont la carrière semblait écrite d’avance. Ils imaginent une enfance aisée et un parcours sans détour. Le livre démonte pourtant cette image, page après page.
Le grand-père maternel de Reyad est né en 1893 dans les plaines de Tifèche, près de Souk Ahras. Berger illettré. Un homme que tout prédestinait à rester dans l’ombre de l’Histoire. Et pourtant, à la fin de sa vie, il est propriétaire d’un immeuble en plein cœur du Quartier latin. De son père, Warda a hérité la capacité à relever les défis. De sa mère libanaise, qui avait elle aussi brisé les tabous de sa propre époque, elle a hérité la capacité à briser les chaînes. Un héritage que Reyad qualifie de presque génétique : une transmission de génération en génération de cette aptitude à affronter l’adversité et à en sortir debout.
Devenir Warda : entre blessure et lumière
Warda El Djazairia ne s’est pas réveillée un matin en icône. Elle le devient progressivement, sous l’effet du talent, du travail et des épreuves. À 11 ans, elle enregistre son premier disque chez Pathé Marconi. Celui-ci devient disque d’or. Mais la construction de l’artiste passe aussi par la douleur. Son père est arrêté et torturé par la police française sous l’autorité de Maurice Papon. Des tracts et documents liés à la révolution algérienne avaient été découverts dans son cabaret. Warda le voit revenir très affaibli. Cette expérience marque durablement son regard sur l’injustice et la hogra.
Il y a ensuite les années où Warda choisit, ou accepte, de se retirer de la scène pour devenir femme au foyer, épouse, mère. Une période que l’on évoque peu, peut-être parce qu’elle dérange l’image de la femme invincible. Son fils Reyad est né en 1966. Jusqu’en 1973, il vit avec sa mère. Ces années-là appartiennent à l’intime. Et l’intime, dans ce livre, n’est pas sacrifié sur l’autel du récit spectaculaire.
« Malgré la souffrance d’une séparation, je préfère encore avoir vu ma mère briller de tous ses feux plutôt qu’une bougie éteinte, morne et triste à la maison. Parce qu’on ne peut pas demander à une véritable artiste de sa trempe d’éteindre une force comme ça. » Reyad Kesri
Le retour de Warda sur scène, le 5 juillet 1972 à Alger, marque un tournant autant dans sa carrière que dans la vie de son fils Reyad. Âgé de six ans, il vit d’abord ce changement sans en mesurer la portée. Avec le recul, il comprend que sa mère s’éloigne physiquement sans jamais cesser d’être présente affectivement.
Tout au long du livre, Reyad livre de nombreux souvenirs intimes qui éclairent la femme derrière l’icône. Anecdotes familiales, moments de tendresse et scènes du quotidien composent un portrait sensible de Warda, loin des seules lumières de la scène.
Warda, l’insoumise
L’un des clichés les plus tenaces autour de Warda El Djazairia est celui de l’artiste instrumentalisée par le panarabisme nassérien, puis par les pouvoirs successifs. C’est là que le livre excelle : il le démantèle avec des faits, non avec de la rhétorique.
L’ouvrage regorge d’anecdotes. L’interdiction d’antenne dont elle fait l’objet en Égypte dans les années 1970 en est l’un des exemples les plus parlants. Cette censure produit un effet inattendu : ses cassettes circulent davantage parce qu’elles sont interdites. Au-delà de cet épisode, le livre dessine le portrait d’une femme qui refuse de se soumettre. Elle traverse les époques de Ben Bella, Boumédiène, Chadli et Bouteflika tout en préservant son indépendance.
Le livre aborde aussi la question de la mémoire transmise. Reyad Kesri reconnaît qu’il n’a pas tout vécu directement. Pourtant, les récits entendus lors des réunions familiales ont façonné son imaginaire. Des conversations, des éclats de rire ou des anecdotes racontées à plusieurs reprises ont fini par prendre la forme de souvenirs. Il évoque notamment l’histoire du réfrigérateur. Enfants, sa mère et son oncle s’y cachent pour éviter l’école. Incapables d’en sortir, ils sont finalement secourus par un commis venu préparer le service du midi. Une anecdote légère, mais qui aurait pu tourner au drame.
« Des souvenirs, des choses qu’on nous a racontées et qu’on n’a pas vécues, finissent par devenir nos propres souvenirs. On se crée, on se fabrique des images de choses qu’on n’a pas vécues, et ça devient notre propre histoire. »
La Voix, le Sang et la Vie est un livre juste. Un livre qui rend à Warda El Djazairia sa dimension humaine sans lui rien enlever de sa grandeur. Un livre qui rappelle que derrière les voix qui traversent les générations, il y a des pères battus, des enfants qui s’adaptent, des femmes qui refusent d’éteindre leur feu, et des fils qui, des décennies plus tard, choisissent de témoigner.
Parce que le silence, parfois, est la seule forme de trahison qui reste.

