Le public tape des mains, les bras levés, certains ferment les yeux, d’autres suivent le rythme du pied. Sur scène, Karim Ziad, Mehdi Nassouli et Malik Ziad associent le guembri, les qraqeb et la batterie. Au Cabaret Sauvage, à Paris, le trio propose un Gnaoua qui puise dans la tradition tout en empruntant les chemins de la modernité.
Depuis plus de quarante ans, Karim Ziad, percussionniste, batteur, chanteur et compositeur algérien, fait évoluer le Gnaoua sans rompre avec ses origines. À travers ses compositions, il défend une musique capable d’accompagner les transformations du monde tout en conservant ses racines.
Le Gnaoua, un patrimoine en évolution
L’évolution de ce genre musical attire aujourd’hui une nouvelle génération de musiciens et de publics, au-delà du Maghreb. Pour Karim Ziad, cette transformation constitue une continuité naturelle d’une musique vivante. « Le Gnaoua évolue depuis des années. Ce n’est plus exactement la même musique qu’il y a cinquante ans », raconte Ziad à Dzdia. Chaque génération de maâlems apporte sa propre sensibilité, enrichit le langage rythmique et développe de nouvelles techniques. Selon lui, les rencontres avec d’autres musiques, notamment grâce au Festival du Gnaoua d’Essaouira, nourrissent cette évolution. Elles ouvrent aussi de nouvelles perspectives aux musiciens. Il observe aussi cette transformation dans la manière même de jouer.
« Les anciens maâlems ne jouent pas comme les nouveaux. Les jeunes ajoutent de la technique. J’ai enregistré des Gnaoua avec un métronome alors que les anciens avaient parfois plus de difficultés avec cet outil. », affirme Ziad.
Cette évolution traduit également une professionnalisation croissante des musiciens Gnaoua, capables de faire dialoguer leur héritage musical avec d’autres univers sonores sans perdre la richesse du répertoire.
Cette ouverture, Karim Ziad l’explore depuis longtemps. Dès 2001, avec son album Ifrikya, il propose une lecture personnelle du patrimoine Gnaoua en intégrant des influences jazz et des sonorités contemporaines. Une démarche qui illustre sa conception du métissage musical. Son objectif consiste à réunir différentes écritures sans transformer le Gnaoua jusqu’à en effacer les fondements.

Une évolution sous conditions
Pour Karim Ziad, cette évolution doit toutefois respecter une frontière essentielle. Elle sépare la création artistique de la dimension spirituelle du Gnaoua. D’un côté, la musique de scène peut évoluer. Elle peut accueillir de nouveaux instruments et s’enrichir d’autres influences. De l’autre, « la lila », le rituel initiatique, conserve une fonction qui dépasse la simple performance musicale.
« La musique sacrée doit rester sacrée. Elle est là pour soulager l’âme. Elle ne doit pas être fusionnée avec des choses qui n’ont rien à voir avec elle », insiste Ziad.
Cette distinction guide toute sa démarche. Pour lui, la modernisation du Gnaoua n’a de sens que si elle respecte son histoire et sa dimension spirituelle.
Cette réflexion s’étend aussi aux jeunes générations qui s’approprient aujourd’hui ce répertoire. Karim Ziad se réjouit de voir de nouveaux musiciens s’intéresser au Gnaoua. Il rappelle toutefois qu’apprendre à jouer cette musique ne signifie pas forcément maîtriser toute la culture qui l’accompagne.Autrefois, la transmission englobait les rythmes, les qraqeb, les chants, les danses et tout un héritage transmis de manière organique.
Au-delà du Gnaoua, Karim Ziad nourrit une curiosité pour les musiques traditionnelles du monde. « Quand j’étudie une musique traditionnelle, qu’elle soit indienne ou autre, je finis par m’y sentir chez moi », explique-t-il. Comprendre une musique revient, selon lui, à retrouver des sensations anciennes et à découvrir de nouvelles façons d’écouter le monde.
Au Cabaret Sauvage, cette fusion s’exprime pleinement. Les rythmes ancestraux s’accordent avec les sonorités contemporaines. La batterie rencontre le guembri sans en altérer l’identité. Loin d’une simple démonstration folklorique, le concert rappelle que les traditions survivent parce qu’elles continuent d’évoluer.
