Que sait-on aujourd’hui de l’amour qui liait l’Emir Abdelkader aux chevaux, ces créatures qu’il qualifiait de « parfaites, immédiatement après l’homme » ? L’anthropologue François Pouillon, spécialiste de l’Émir, se replonge dans les sources historiques pour nous raconter cette passion méconnue du père de la nation algérienne…
Savant, chef militaire, mystique, guerrier, philosophe… L’épopée de l’Émir Abdelkader semble avoir contenu mille existences en une seule. Mais quand on y prête bien attention, toutes paraissent être reliées par un seul et même fil : la passion pour les chevaux.
“Chacun sait que l’Emir Abdelkader est un grand penseur, un grand mystique et un grand stratège mais peu de gens savent que c’était un tel spécialiste du pur-sang arabe !” – Jean-Louis Gouraud, encyclopédiste du cheval
Sous l’immense portrait de l’Emir Abdelkader qui domine la salle des conférences de la mosquée de Paris, tout un pan bien méconnu de celui qui est souvent surnommé « le meilleur ennemi de la France » était exploré en cette fin de mois de mai au coeur du monument parisien.
Une conférence à l’intitulé curieux rassemble quelques visiteurs venus profiter de la beauté de la mosquée centenaire: «L’hippologie arabe : les traditions, les savoirs et les pratiques équestres transmises par l’Émir Abdelkader ».
Le cheval arabe, cet être dont “les qualités morales rappellent celles de l’homme”
Directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, l’anthropologue François Pouillon y décortique la vie et l’héritage scientifique de l’Emir Abdelkader dans un domaine qui lui était confidentiellement cher: les sciences équines.
« Le cheval est une créature perçue par l’Émir comme parfaite, immédiatement après l’homme », appuie François Pouillon. Ce dernier nous immerge dans les rares (et précieuses) traces écrites, transmises à travers les siècles. Des textes qui témoignent de la grande érudition de l’Émir (1808-1883) en matière d’hippologie (l’étude des sciences du cheval dans sa globalité).
Une science du cheval, de son emploi et de ses besoins, qui a valu à l’Emir nombre de succès sur le champ de bataille. Comme à Sidi Brahim (en septembre 1845) où ses 2000 cavaliers, descendant des crêtes comme des fusées, infligent aux hussards français l’une des défaites les plus sanglantes de leur histoire.

Figure incontournable de la résistance à la conquête coloniale française, fin stratège militaire et cavalier aguerri… l’Émir était d’abord un cheikh obnubilé par le caractère de ses montures, dont il a décelé d’immenses qualités morales.
“Pour l’Emir, en bon guerrier et cavalier qu’il était, le cheval est placé haut dans la hiérarchie des êtres. Il était fasciné par le cheval arabe non pas uniquement pour sa beauté, comme le sont souvent les haras et autres organismes spécialisés, mais surtout pour sa moralité. Il appréciait sa fiabilité, sa résistance, son endurance, sa sobriété… Des qualités morales en quelque sorte humaines”, insiste François Pouillon à notre micro après la conférence.
Quand la culture équestre d’Abdelkader le rapproche d’un général français…
Une posture d’expert des coursiers arabes qui était reconnue à l’époque jusque dans les rangs de l’armée ennemie, en plein contexte de la guerre coloniale menée par la France. Cette histoire, François Pouillon, nous la raconte dans son œuvre, “Dialogues sur l’hippologie arabe”.
Sorte de large compilation des recherches écrites de l’Émir en matière d’hippologie, “Dialogues sur l’hippologie arabe” se compose à grande majorité d’une série de correspondances.
Des échanges féconds d’une quinzaine d’année avec l’un des grands généraux ennemis, le Français Eugène Daumas (1803-1871)… Une autre éminence des sciences du cheval de son temps.

“En réalité, c’est Daumas lui-même qui contacte l’Émir. Son objectif était de compléter les observations qu’il avait faites sur le terrain militaire en Algérie. Des observations autour des pratiques des cavaliers locaux (qu’il a rencontrés lors de ses expéditions militaires à Mascara et Tlemcen, sous les ordres du maréchal Bugeaud). Dans le cadre de cet échange intellectuel, l’Émir a alors fourni des textes et des lettres qui ont permis d’améliorer la documentation et la recherche intellectuelle de Daumas. Ces remarques sont même devenues un corpus important d’un des grands ouvrages de Daumas : Les Chevaux du Sahara. Cette dernière œuvre s’intéresse aux mœurs des cavaliers algériens de l’époque que Daumas admiraient”, révèle François Pouillon.
Un défenseur du bon comportement à l’égard du cheval
Avant d’enfourcher sa monture pour mener sa grande campagne militaire (à partir de 1832 face à l’offensive colonisatrice des armées de Louis-Phillippe), il faut rappeler que l’Emir Abdelkader était avant tout apprécié sur ses terres pour ses qualités de savant musulman. Dignitaire de la confrérie soufie Qadiriyya, il était un ardent humaniste imprégné par une conscience religieuse très poussée qu’il transposait jusque dans son rapport au cheval.
Habile dans sa manière de dompter et monter les chevaux (qu’il a côtoyé depuis sa petite enfance), Abdelkader “a su faire converger harmonieusement une recherche militaire, stratégique et un regard spirituel sur l’animal”, appuie l’anthropologue.

François Pouillon en veut pour preuve les techniques de dressage respectueuses que défendait l’Émir: “il prônait une méthode très progressive, une sorte d’apprivoisement qui n’était pas du tout violent. Il enseignait aussi la sobriété au pur-sang arabe qui devait rester athlétique. Pour l’aider à conserver sa forme physique, il évitait de le gaver d’eau et ne le nourrissait que de produits nobles comme de l’orge, des dattes ou du lait. Des techniques de soin du pur-sang qui étaient utilisées à cette époque par toutes les tribus locales en Algérie”.
Une dernière posture de l’Émir qui allait à rebours des pratiques en vogue à l’époque au sein des cavaleries militaires européennes, très peu familières avec ce concept de “moralité” propres aux pur-sangs arabes.
Ces derniers étaient davantage perçues dans les rangs de l’armée française comme de simples “armes de pointes”, sourit Pouillon. Un point de rupture qui rappelle également les divergences entre l’Emir Abdelkader et ses homologues hippologues français sur la place des juments au sein des haras.
Le Coran et les hadith comme textes de références hippologiques
Pour l’Émir, et les cavaliers sous son commandement, la naissance d’une jument était l’occasion d’une fête. Elle était une bien meilleure nouvelle que celle d’un étalon (et ce malgré la plus grande nervosité et vitesse de pointe des étalons). Cette coutume autour de la célébration des femelles, “Daumas et les cavaliers européens ne la comprenaient pas vraiment”, nous révèle François Pouillon.
Mais l’Émir précise simplement dans ses lettres que l’arrivée d’une jument était le signe d’une future portée et que le harem (groupe familial des chevaux) allait ainsi bientôt se régénérer.
“C’est aussi le plus grand calme des juments sur le champ de bataille et leur plus grand confort à la montée qui était apprécié par l’Emir. Au point que ses cavaliers réalisaient toujours leurs razzias à l’aide de juments!”, insiste l’anthropologue, avant de terminer.
“En réalité, dans ses échanges avec Daumas, Abdelkader a surtout expliqué les raisons derrière telle et telle pratique des cavaliers locaux. Des raisons qu’il relayait souvent aux traditions prophétiques. Il insistait notamment sur l’origine du cheval qui a été créé par Dieu à partir du vent, comme Adam a été créé à partir du limon. Pour lui le biologisme qui se développe à l’époque en Europe n’a véritablement pas de sens, ses références pour comprendre le cheval restent les traditions prophétiques. Des traditions qui véhiculent d’ailleurs beaucoup d’informations sur le bon comportement avec les chevaux et dont il s’imprègne. Une sagesse à l’égard de ces créatures qui occupe également le Coran (dont une sourate porte même leur nom, Al-adiyat)”.



