Du 11 juillet au 31 octobre 2026, le musée Les Franciscaines de Deauville présente Claude Monet, des jardins en héritage, une exposition événement organisée pour le centenaire de la mort du maître de Giverny. Parmi les artistes réunis figure un peintre algérien encore trop méconnu dans son pays. Abdallah Benanteur. L’occasion de redécouvrir l’un des fondateurs de la peinture algérienne moderne, notamment à travers son cycle bouleversant des Élus, hommage pictural aux martyrs de l’indépendance.
Un Algérien au cœur d’un hommage international à Monet
Cent ans après la disparition de Claude Monet, le 5 décembre 1926 à Giverny, la Normandie multiplie les hommages. Au cœur de cette programmation, le musée Les Franciscaines de Deauville propose une relecture sensible et contemporaine de l’héritage du peintre des Nymphéas. Son œuvre est mise en dialogue avec celle d’artistes qui, partout dans le monde, partagent la même fascination pour la lumière, les jardins et la couleur. S’appuyant sur des prêts exceptionnels du musée d’Orsay, du musée Marmottan, des musées de Dreux et de Saint-Étienne, ainsi que de l’Institut du monde arabe (Donation Claude & France Lemand), le parcours fait dialoguer Monet avec ceux qui revendiquent sa filiation : l’Algérien Abdallah Benanteur, le Japonais Reiji Hiramatsu, le Canadien Jean-Paul Riopelle, ainsi que les photographes Jean Gaumy, Bernard Plossu et Jorma Puranen.
Pour le public algérien, le nom de Benanteur dira peut-être peu de chose. C’est pourtant l’une des injustices que cette exposition contribue à réparer. Elle montre qu’un fils de Mostaganem figure aujourd’hui parmi les héritiers reconnus du plus célèbre des impressionnistes, aux côtés de grands noms de la création contemporaine.
Un dialogue de toute une vie avec les Nymphéas
Dès son arrivée à Paris en 1953, le jeune Benanteur se familiarise avec les Nymphéas du musée de l’Orangerie. L’œuvre du dernier Monet l’accompagnera toute sa vie.
Ce qui frappe, c’est la précocité et la profondeur de ce dialogue. Malgré le contexte d’une guerre coloniale aux conséquences tragiques et un milieu social défavorisé, qui le tiennent à l’écart du groupe d’artistes américains venus redécouvrir le dernier Monet à Paris, Benanteur sera le seul artiste originaire du monde arabe à avoir intégré aussi tôt et aussi étroitement l’esprit des Nymphéas dans sa propre peinture. Dès sa première série majeure, Les Nymphéas de la Douleur (1959-1961), peinte à Paris pendant la guerre d’indépendance, il établit ce lien fécond.
L’exposition Hommage à Claude Monet, organisée au Grand Palais en 1980, lui offre une vision complète de l’immense œuvre du peintre. Cette découverte lui permet d’élaborer progressivement un univers personnel autour du thème des Jardins de Paradis. Il y développe une synthèse subtile de ses sources d’inspiration orientales et européennes, auxquelles s’ajoute la peinture italienne ancienne, observée durant plusieurs années. De cette assimilation naît une œuvre comme Pour Monet. Giverny (1983), où une lumière blanche centrale irradie le bleu profond de toute la surface de la toile.

« J’aime infiniment les Nymphéas, l’atmosphère de rêve exquis qui les enveloppe, ainsi que les tondi presque liquides ; j’aime cet ovale de l’Orangerie, semblable à un Jardin des délices et l’un de mes désirs est d’environner ainsi le spectateur. Certains poèmes vous accompagnent toute la vie, certaines œuvres aussi. » (Benanteur, in Djilali Kadid, Benanteur. Empreintes d’un cheminement, Paris, 1998)
Un homme du livre, de la lumière et des poètes

Né le 3 mars 1931 à Mostaganem, Abdallah Benanteur grandit dans un milieu familial et culturel attaché à l’écriture, au livre manuscrit enluminé, à la poésie mystique musulmane, ainsi qu’à la musique et au chant andalous. Après ses études à l’École des beaux-arts d’Oran, il s’établit à Paris en 1953. Il y fera de la capitale française son lieu de vie et de création jusqu’à son décès, le 31 décembre 2017 à Ivry-sur-Seine.
Imprégné par la culture algérienne, par la grande peinture européenne des musées, par les arts graphiques et les manuscrits d’Europe, d’Orient et d’Extrême-Orient, il nourrit également son imaginaire de la poésie du monde entier, dont il devient un fin connaisseur. De cette richesse naissent des paysages poétiques baignés par la lumière de sa Méditerranée natale et de sa Bretagne d’adoption. Une lumière plus spirituelle transforme également les paysages de la mémoire en paradis peuplés de ses chers Élus.
L’Algérie et l’Humanité dans le cœur
Benanteur avait la conscience aiguë de porter en lui non seulement l’Algérie, mais aussi l’Humanité tout entière. Il s’étonnait de la cruauté de l’espèce humaine et de la violence de l’Histoire. Pourtant, il gardait l’espoir de voir un jour l’Humanité, toujours capable de beauté, devenir également porteuse de justice et de paix.
Son œuvre reflète une vision idéaliste et humaniste. Elle puise dans trois conceptions du monde qu’il avait fait siennes, parce qu’elles correspondaient à son idéal humain, esthétique et social. La première est le soufisme découvert durant son enfance à Mostaganem, à travers les poèmes mystiques en arabe, les livres enluminés et l’apprentissage de la calligraphie. La deuxième est l’utopisme pacifiste qui l’a marqué dans la France des années 1950 et 1960. La troisième est la sagesse bouddhiste de l’Extrême-Orient, dont il admirait les poètes et les peintres. Dans cette vision, l’homme occupe une place modeste et harmonieuse au sein de la nature. Persuadé d’être né au mauvais moment, Benanteur confiait qu’il aurait aimé vivre à une époque où cet idéal existait encore. Par exemple, à la fin du Moyen Âge européen ou à l’apogée de la civilisation arabo-andalouse.
Le cycle des Élus : trois œuvres comme une symphonie
Le sommet de cette trajectoire, présenté à Deauville, est le cycle des Élus (1986-1987). Composé d’un polyptyque et de deux triptyques de dimensions identiques (150 × 350 cm), il forme une œuvre symphonique en trois mouvements qui se répondent et se complètent. Il constitue l’aboutissement de trente années de dialogue avec les Nymphéas de l’Orangerie. Monet avait conçu ce vaste cycle comme un Monument aux morts et à la Paix offert à la France, conformément à la promesse faite à son ami Georges Clemenceau, homme politique patriote, anticolonialiste convaincu et passionné par la pensée bouddhiste.
Chez Benanteur, ce monument devient celui de l’indépendance algérienne et de la disparition du colonialisme. Trois œuvres, trois temps.
Les Élus (1986)
Un paysage vaste et paisible, traversé de larges trouées blanches, irréelles et diaphanes, rappelle les Nymphéas de 1907-1908. C’est la résurrection des morts, par vagues successives et tout en douceur. La Nature et les Humains sont emportés dans un mouvement ascensionnel vers le ciel, à travers un jardin paradisiaque de formes, de couleurs et de lumière. Vêtus de blanc, sans signe distinctif, parfois solitaires mais le plus souvent regroupés, les Élus représentent les combattants algériens morts pour l’indépendance.

L’Élu (1987). Ici, le paysage de l’Algérie est saisi dans un mouvement tellurique, image de son soulèvement anticolonial : volcans en éruption, projection des laves et des terres dans l’océan. L’Élu est clairement désigné. Charef, le frère cadet du peintre, mort au combat sur la terre algérienne, représenté en apesanteur, en habit de lumière, comme une apparition en haut du panneau central. Il converse avec son frère aîné, debout au sommet de la montagne, vu de dos, sa chéchia rouge traditionnelle sur la tête. Détail saisissant : la place minuscule de la figure humaine, à rebours de la peinture européenne où les figures sacrées occupent le devant de la scène, mais conformément à la peinture chinoise et japonaise, où la petitesse de l’Homme dit l’immensité d’une Nature qu’il ne domine pas.

Les Élus du soir (1987)
Le mouvement tellurique se poursuit, mais il s’apaise. Les personnages s’élèvent dans des tonalités nocturnes, tandis que l’atmosphère demeure dramatique. Cette toile est dédiée aux Français et aux étrangers qui ont milité pour l’indépendance de l’Algérie, pour la justice et pour la paix. Les morts sont vêtus de blanc, tandis que les vivants, plus nombreux, apparaissent en bleu.
Benanteur les compare aux « ouvriers de la onzième heure » de la parabole évangélique (Matthieu 20, 1-16). Embauchés en fin de journée, ils reçoivent pourtant le salaire d’une journée entière. Par cette référence, l’artiste affirme que les militants internationaux solidaires sont les égaux des martyrs algériens. Selon lui, ils méritent le même hommage.

Entre le religieux et le laïque, un imaginaire sans frontières
La notion d’« Élus » traverse le judaïsme, le christianisme et l’islam. Dans la tradition picturale européenne, ils appartiennent au cycle de l’Apocalypse et du Jugement dernier, une production que Benanteur connaissait parfaitement, même s’il restait insensible à sa thématique religieuse. On notera qu’il a choisi de célébrer uniquement les Élus, jamais les Damnés. Les Élus sont aussi une catégorie laïque, la célébration d’une page glorieuse de l’histoire de l’Humanité, d’un futur bonheur universel de fraternité sur le vaste jardin planétaire. En somme, une catégorie dans l’esprit utopiste et pacifiste dont Benanteur se sentait proche, célébration organisée picturalement comme L’Ascension des Elus au Paradis.
Chez Benanteur, cette notion est à la fois laïque et religieuse, historique et atemporelle. Son « moi social » déclarait n’être croyant d’aucune religion ; son « moi créateur » donnait naissance à un univers mystique. Cette conception d’un chamanisme panthéiste rejoint la tradition soufie héritée de son père. Pacifiste actif, Benanteur affirmait peindre sous l’emprise d’une force qui guidait sa main. Il concevait sa mission comme celle d’un témoin perpétuant la mémoire des Élus. Sa célébration du Paradis renvoie aussi à celui de l’Orient et de l’islam : « des jardins verdoyants traversés de rivières » (Coran, 2, 25).
Son œuvre s’inscrit enfin dans une filiation prestigieuse. Comme Monet, comme le jeune Picasso ou Khalil Gibran, Benanteur admirait profondément le peintre symboliste Puvis de Chavannes. Cette apesanteur dans laquelle flottent ses figures – du Bois d’Amour (1981) jusqu’aux Élus – fait écho à William Blake, aux préraphaélites et à l’auteur du Prophète, dont le héros, Al-Mustafa, signifie précisément « l’Élu ». Avec Gibran, Benanteur partageait l’intuition que les morts vivent parmi les vivants. Il disait sentir auprès de lui la présence de sa mère et de son frère, et tenait les artistes, les poètes et les soufis pour des frères, des voyants chargés de rendre visible l’invisible.
Une œuvre conservée à Paris, à redécouvrir absolument
Aujourd’hui, grâce à la Donation Claude & France Lemand, le musée de l’Institut du monde arabe à Paris conserve la plus importante collection d’œuvres de Benanteur. Le cycle iconique des Élus en fait partie, et c’est à ce titre qu’il est exposé à Deauville. Ainsi, les visiteurs pourront venir en pèlerinage les voir dans la Salle des Élus qui leur sera consacrée dans le musée de l’IMA entièrement rénové. Un lieu de mémoire, de réflexion, de contemplation et de jouissance esthétique. Le commissaire et galeriste Claude Lemand, expert et ami de l’artiste, voit dans ces toiles « le plus beau Monument aux morts pour l’indépendance de l’Algérie », un chant d’espérance que les instincts de Vie l’emporteront sur les instincts de Mort, pour qu’advienne enfin le Jardin d’Éden planétaire.


