Enlevé, bâillonné par le silence d’une pièce capitonnée, l’éditeur parisien Alexandre Yakovlevoïn est contraint d’affronter un manuscrit qu’on lui impose. Une séquestration littéraire où la contrainte devient une arme au service des mots et d’une mémoire qui demande à être entendue.
À la librairie Aïcha, à Paris, le même geste s’est rejoué, dans une dimension inversée. L’écrivain, qui met en scène dans son dernier roman Le Prieur de Bethléem un ravisseur, devient lui-même celui qui « enlève » son public. Il capture les lecteurs par la force de son récit et par son talent à les entraîner volontiers dans son univers. Venus écouter Yasmina Khadra, les spectateurs se sont laissés captiver par la voix de l’écrivain lors d’une rencontre littéraire organisée par Dzdia et animée par Maya Zerrouki Bendimerad.
Une heure avant son arrivée, les chaises avaient déjà disparu sous la foule. À son entrée, la librairie est comble, comme suspendue à la parole de cet ouvrage consacré à « la Palestine sinistrée, martyrisée, gazéifiée, vilipendée, oubliée des uns et des autres ». Publié en mars 2026 aux éditions Flammarion, Le Prieur de Bethléem, présenté par son auteur comme un « chef-d’œuvre », fait surgir le portrait d’une terre marquée par une Histoire qui a laissé des cicatrices indélébiles.
Un manuscrit imposé pour briser le silence
Chez Yasmina Khadra, le suspense dépasse le simple mécanisme narratif pour devenir une porte d’entrée vers une tragédie humaine. Le roman s’ouvre sur une scène de séquestration. Alexandre Yakovlevoï, directeur des éditions La Seine, est retenu prisonnier par un homme qui avait autrefois refusé son manuscrit. Le ravisseur devient alors celui qui force l’écoute, celui qui refuse que son histoire soit condamnée à disparaître dans les tiroirs de l’oubli. « Parce qu’on est obligé, quelquefois, de forcer les gens à écouter. Surtout quand l’humanité entière est menacée par cette dérive », explique Yasmina Khadra à Dzdia.
Derrière cette mise en abyme troublante, l’écrivain interroge la responsabilité de celui qui lit, de celui qui refuse d’entendre et de celui qui détourne le regard. Le manuscrit raconte le destin de Wahid, un moine palestinien né d’un père musulman et d’une mère chrétienne.Un personnage placé au croisement des croyances, symbole d’un possible dialogue dans une région fracturée par les appartenances. « Nous sommes capables de vivre ensemble. Que l’on soit musulman, chrétien ou juif, on se présente devant le même Dieu. Alors pourquoi avons-nous choisi des courants qui nous éloignent de l’essentiel ? », interroge l’écrivain.
Dans les ruines d’une « terre en larmes et en sang »
Le parcours du prieur est celui d’un homme broyé par l’Histoire. Sous les coups de la violence, son village de Bassam disparaît peu à peu, ses proches lui sont arrachés, parmi lesquels Nesreen, figure intime d’une douleur devenue impossible à contenir. Face à l’effondrement du monde qui l’entoure, Wahid refuse la vengeance comme héritage et choisit le silence du monastère de Bethléem.
Dans ce roman où la poussière des ruines rencontre la lumière de la foi, Yasmina Khadra compose une fresque traversée par deux forces opposées, la brutalité du réel et la beauté d’une langue presque poétique. Au-delà du conflit territorial, il explore les blessures invisibles laissées dans les âmes. Son écriture s’appuie sur des images frappantes, des contrastes saisissants et des figures de style qui traduisent les contradictions d’une région déchirée. L’oxymore « c’était de bonne guerre » souligne l’absurdité morale de la violence, et la comparaison entre les trajectoires d’Aderiel et de Wahid, « Aderiel était riche et juif et moi pauvre et non-juif », expose les fractures sociales, identitaires et historiques qui façonnent les destins individuels.
À travers ses différents éléments, ses personnages et les événements qui traversent le manuscrit, Yasmina Khadra dépeint une terre meurtrie. « Berceau de croyances multiples, terre d’accueil autrefois, elle devient ici paysage de ruines, effacée par des querelles dont même la mémoire des atrocités passées ne semble rien apprendre à l’humanité. Cette terre fertile, gorgée de soleil et d’Histoire, n’est plus que désolation et sang versé de ses propres enfants. »
Sur cette « terre en larmes et en sang », Yasmina Khadra décrit la mécanique implacable de la haine. La souffrance engendre la vengeance, la vengeance nourrit une nouvelle souffrance. Au milieu du chaos, le roman refuse de céder au désespoir. Sa dernière page ouvre une brèche fragile vers la reconstruction et la réconciliation.
Résistances éditoriales autour du Prieur de Bethléem
Quelques mois après sa publication, Le Prieur de Bethléem fait face à des résistances dans plusieurs pays. Yasmina Khadra, souvent présenté comme « l’écrivain le plus traduit au monde », confirme à Dzdia : « Pour le moment, à part les Italiens, aucun de mes éditeurs européens n’a réagi. Il y en a même qui ont refusé tout simplement. »
Selon lui, certaines réticences européennes sont liées à une mémoire historique encore douloureuse. Il évoque notamment le poids « du passé allemand et des blessures héritées du nazisme », qui compliquent parfois la réception de certains sujets liés au conflit israélo-palestinien.
Mais l’écrivain refuse de voir dans ces refus une condamnation définitive. Selon lui, le temps de la lecture finira par venir lorsque les consciences seront prêtes à affronter ces questions. Le roman doit poursuivre son voyage au-delà de l’Europe, avec une diffusion prévue dans une quinzaine de pays d’Amérique latine.
Dans ce roman où la lecture devient contrainte et la parole une nécessité, la frontière entre captivité et consentement s’efface peu à peu. Entre les murs capitonnés de la fiction et l’espace de la librairie, Le Prieur de Bethléem a réussi à capter l’attention du public, qui ne s’est pas lassé de rester debout, attentif à l’écrivain présentant son dernier livre.









