Dans ses bandes dessinées de Gigi, Alger n’est pas un décor. C’est une matière vivante, intime, parfois dure, souvent tendre. La bédéiste, de son vrai nom Khadidja Mouffok, architecte de formation, présente deux albums qui racontent la ville, ses rues, ses silences et ses contradictions, en suivant des personnages jeunes, lucides, et traversés par une question centrale : comment aimer un lieu sans le romantiser, comment le quitter sans s’y perdre.
Une autrice, deux albums, une même ligne : dire Alger sans tricher
Gigi arrive avec deux titres qui se répondent. Deux histoires distinctes, deux personnages, mais une même attention : celle portée à la ville et aux émotions qu’elle impose.
Avec ces deux albums, Gigi explore deux moments charnières de l’expérience algérienne contemporaine. Rwidjel & the Cat se situe du côté de l’immédiateté : celle d’une jeunesse qui grandit dans une ville dense, parfois oppressante, mais jamais figée. Le regard porté sur Alger est fragmenté, sensible, souvent intérieur. La présence du chat n’est pas anecdotique : elle introduit une distance, presque une ironie, qui permet de dire la dureté sans la frontalité, et d’ouvrir un espace de respiration dans le récit.
Le Bonheur ne dure pas mille ans à Alger s’inscrit, lui, dans un temps plus réflexif. Il ne s’agit plus d’habiter la ville, mais de la porter en soi après l’avoir quittée. La bande dessinée interroge alors moins Alger que la manière dont on se souvient d’elle : ce que l’exil transforme, ce qu’il adoucit, ce qu’il rend plus complexe. Gigi s’éloigne de toute nostalgie confortable pour proposer un regard nuancé, où l’attachement n’exclut ni la lucidité ni la remise en question.
Rwidjel et Messaoud Elgat : raconter le lourd avec un humour lucide
Ce qui frappe dans The Rwidjel & the Cat, c’est la présence du chat. Non pas comme simple mascotte, mais comme double narratif, une figure qui vient casser la gravité sans l’effacer et qui rapppelle “El Gatt” du bédéiste Slim.
Parce que Rwidjel regarde le monde avec une sensibilité à vif. Il observe la vie à Alger et ce qu’elle fait aux gens, dans leurs corps, dans leurs choix, dans leurs contradictions.
« Il raconte un peu ses observations par rapport à la vie à Alger… et il raconte un peu ses sentiments personnels et profonds. »
Mais l’autrice refuse le pathos permanent. Quand le quotidien devient trop lourd, le chat intervient comme une respiration.
« Comme ça peut être lourd par moment, il est accompagné par son meilleur ami, le chat Messaoud. Elgat… un personnage un peu cynique… qui apporte une touche humoristique. » Une manière d’équilibrer le propos : les sujets sont sérieux, mais le récit ne se noie jamais.
Exil, nostalgie : la tentation de romancer, le choix de réfléchir
Dans Le Bonheur ne dure pas mille ans à Alger, le cœur du récit se déplace : moins d’errance immédiate, plus de tension intérieure. L’exil n’est pas seulement un fait mais un état mental. Et la nostalgie, elle, devient une zone dangereuse.
« Il raconte un peu à la fois ses souvenirs… mais il questionne aussi la nostalgie qu’on peut ressentir en étant en exil. »
Momo, le personnage principal, incarne une posture rare : celle qui résiste à l’idéalisation. Il refuse le piège d’une Algérie “carte postale”, d’un passé reconstruit pour tenir debout.
« Il ne veut pas tomber dans une forme de nostalgie… ou d’une vision trop romancée de sa vie en Algérie. »
Mais cette lucidité ne l’empêche pas d’aimer. C’est même ce qui rend l’attachement plus puissant : aimer une ville en la regardant en face.
« Alger est quand même sa ville, et une ville qu’il aime beaucoup. »
« Il pose un regard tendre quand même sur sa ville, tout en essayant d’apporter plus de réflexions. »
Gigi
Une BD qui fait le pont : entre l’intime et le collectif avec plusieurs autres projets en préparation
Ce que raconte Gigi, au fond, dépasse largement deux intrigues. Dans les deux albums, Alger devient un espace où l’intime rejoint le sociologique, où la rue rejoint l’histoire personnelle.
Elle met en scène des personnages qui ne cherchent pas à “représenter” l’Algérie, mais qui vivent dedans ou avec elle, avec tout ce que cela implique : tensions, attachements, contradictions, et parfois même une forme de tendresse qui survit à tout.
En ouverture vers la Méditerranée : Marseille en ligne de mire
En parallèle de ses albums, Gigi poursuit son chemin à l’international. Elle fait partie des dix artistes sélectionnés pour le projet Images voyageuses, porté par l’Institut français, qui donnera lieu à une exposition collective à Marseille. Une nouvelle étape méditerranéenne pour une autrice dont le travail circule déjà entre les rives, les mémoires et les générations.
Cette invitation n’est pas anodine : elle inscrit le travail de Gigi dans un dialogue méditerranéen élargi, qui dépasse les frontières nationales pour explorer des imaginaires, des récits et des sensibilités partagées. À travers son œuvre, l’autrice avait déjà montré combien ses récits pouvaient capter l’attention par leur honnêteté émotionnelle. Avec cette nouvelle exposition, son travail rejoint une scène plus large, où s’invente une lecture contemporaine des circulations culturelles et des manières de dire les villes, les territoires, les mémoires et les départs.


