« We are here in Algeri-A! »
Ishowspeed
Un samedi après-midi presque banal à Alger-centre. Un SUV roule lentement rue Mustapha Sayed El Ouali. À l’intérieur, un jeune homme portant un maillot de l’équipe nationale algérienne scrute son téléphone. « On commence avec une grande victoire, WE ARE HERE IN ALGERI-A », s’exclame-t-il. La victoire en question ? Pas un match de la CAN, mais un live sur les réseaux sociaux qui démarre devant près de 50 millions de téléspectateurs. Ce jeune homme n’est autre qu’IShowSpeed!
Mais qui est IShowSpeed ?
IShowSpeed, ou simplement Speed, de son vrai nom Darren Watkins Jr, est un vidéaste web américain. Le streamer, qui fêtera ses 21 ans le 21 janvier prochain, s’est d’abord fait connaître grâce à ses lives consacrés aux jeux vidéo. Quelques années plus tard, il développe un intérêt marqué pour les voyages, qu’il documente à grande échelle: Il a commencé par l’Amérique du Sud, puis il est parti en Chine, en Mongolie et à Hong Kong.
Son dernier road trip marque un tournant dans son parcours. Déjà repéré par le magazine Rolling Stone, le créateur de contenus lance le projet Speed Does Africa. Vingt pays africains visités en vingt-huit jours. Du nord au sud et d’est en ouest, le jeune Américain veut montrer la diversité du continent à ses abonnés, dont certains le perçoivent encore comme un seul pays. Éthiopie, Angola, Afrique du Sud, Mozambique, Botswana, Zimbabwe, Zambie, Eswatini, Kenya ou encore Égypte, ce passionné de football est accueilli à chaque étape comme un boys band dans les années 1990. Bains de foule et selfies rythment ses déplacements. À chaque escale, Speed teste des spécialités locales, rencontre des figures du pays et enchaîne les memes (image, séquence ou vidéo drôle qui se partagent vite sur Internet, NDLR). qui feront le tour des réseaux sociaux.
Speed et les dunes de sable
Après quelques backflips (saut en arrière) sur les pyramides de Gizeh en Egypte, c’est à Djanet qu’Ishowspeed pose d’abord ses valises en Algérie. Résultat : les réseaux sociaux algériens s’enflamment. Le créateur connaît bien son public et lui offre une série de scènes très commentées : course face à un dromadaire, danse sur les sons du groupe Imidiwan, combat de takouba ou encore découverte du merdoum.
Ishowspeed à Alger : le live de tous les possibles
Une fois son passage dans le sud de l’Algérie terminé, Ishowspeed rejoint la capitale. La visite, orchestrée par la société de production 2horloges, débute à un rythme soutenu. Près de 50 millions de téléspectateurs attendent de suivre ses péripéties dans les rues d’Alger.
Dès les premières minutes du live, Speed suscite la curiosité des Algérois. Entouré de gardes du corps, le streamer américain descend du Debussy et entame sa déambulation rue Didouche Mourad, téléphone fixé au poignet. Très vite, les passants s’approchent et l’échange s’installe :
« Quelle langue parlez-vous en Algérie ? »
« L’arabe. »
« Mais j’ai entendu quelqu’un dire bonjour ? »
« Oui, on parle un mix d’arabe, de français et d’anglais. »
« Donc je dois dire bonjour ou assalamou aalaykoum ? »
« Les deux. »
« Mais quelles sont les autres langues parlées ici ? »
« L’arabe. »
Spontanément, Darren adresse au premier venu Assalamou aalaykoum en lui serrant la main et en continuant son chemin. Pas le temps pour les familiarités, le live continue.
Au fil de la marche, les rencontres se multiplient. Un chat devenu mascotte du quartier, puis un guitariste interprétant une composition personnelle. La foule grossit rapidement. Une halte dans une boutique de téléphonie permet de mesurer l’ampleur de l’engouement. À la sortie, des dizaines de jeunes scandent son nom. Speed reprend la route sous les acclamations, direction la Casbah.
La gastronomie locale express
Toujours debout par le toit ouvrant du véhicule, face au vent frais de janvier, Speed observe la ville. Une seule attente domine : goûter à la cuisine locale.
À Bab Djedid, l’accueil se fait au son de la zorna, accompagné du rituel du lait et des dattes. Le streamer s’enfonce ensuite dans la Casbah, suivi par ses fans. Après un passage chez le coiffeur et quelques figures acrobatiques sur les murs du quartier, il rejoint Dar Chdjour. Au programme : danse sur du chaâbi avec Ramzi Zanga Crazy, chant avec Sofiane Saidi, une rencontre avec Djam et Fianso, puis dégustation de spécialités algériennes avec le restaurateur Tony Kitous. Le repas est rapide. Le rythme du live impose sa cadence.
La tournée se poursuit à la place Maurice Audin, où un défi sportif improvisé se solde par une victoire du streamer, avant une visite de Djamaâ El Djazair.
Dernier arrêt, le stade Nelson Mandela, où l’ambiance se révèle plus tendue. Malgré une visite écourtée à cause de tensions avec des supporters avant le derby MCA-USMA, Speed choisit de retenir l’accueil et les temps forts de cette journée algéroise.
Différences générationnelles
Suite à la venue de Speed en Algérie, un débat s’installe sur les réseaux sociaux. Certains internautes peinent à comprendre l’engouement autour du streamer. D’autres découvrent tout simplement son existence à cette occasion.
Au visionnage du live, long de trois heures quarante-cinq, un constat s’impose. Pour les millennials, et les générations précédentes, les codes échappent en grande partie. Speed s’adresse avant tout à la génération Z, voire à la génération Alpha. Sa manière de filmer et d’interagir avec son public tranche nettement avec celle des créateurs issus d’autres générations.
Souvent fondées sur la confrontation, la spontanéité et la taquinerie, les séquences doivent être marquantes et courtes, pensées pour être rapidement reprises. Il n’est pas question de s’attarder sur les paysages ou la présentation des lieux. Habitués aux vlogueurs plus classiques, qui découvrent un pays sur plusieurs jours, certains spectateurs se retrouvent désorientés par l’enchaînement rapide des images et des scènes.
À l’inverse, les comptes TikTok et Instagram s’en emparent largement. Les scènes autour du bourek, du combat de boxe ou des coups de baroud sont massivement repartagées. Les commentaires affluent, souvent teintés d’humour.
« De ma vie, je n’aurais cru voir Ishowspeed acheter des sous-vêtements dans le sud du pays », écrit un internaute. Un autre ironise : « La bagarre place Audin, on dirait un rêve fait pendant la sieste de l’Asr ».
Polémiques, polémiques
Au-delà de la question générationnelle, un point cristallise les discussions. Comme le diraient les compatriotes d’Ishowspeed, il faut évoquer the elephant in the room : la fin mouvementée du live.
Comme évoqué précédemment, l’accueil au stade Nelson Mandela, lors du derby MCA-USMA, s’est révélé particulièrement tendu. Speed essuie des jets de bouteilles d’eau depuis les tribunes. La scène pousse de nombreux Algériens, dans les commentaires du live, à présenter leurs excuses pour le comportement de certains supporters.
En Algérie, les interrogations se multiplient. Pourquoi les supporters ont-ils lancé des bouteilles d’eau sur Ishowspeed ? Comment expliquer que le reste du live se soit déroulé sans incident, avant cette fin chaotique ? Quelques éléments permettent d’éclairer, sans justifier, la réaction des supporters, selon un fan du MCA.
Tout d’abord, il convient de rappeler la culture des Ultras. Présents partout dans le monde, ces supporters suivent une règle stricte : « No media ». Autrement dit, aucune captation dans les virages. Il s’agit d’un accord tacite visant à éviter toute exposition, ou à flouter les visages.
Lors du live, à l’entrée du stade, un membre du staff demande à Speed de ne pas filmer le virage concerné. Une consigne que le streamer refuse de suivre. Par ailleurs, des images circulant sur les réseaux sociaux montrent Speed effectuant un geste obscène dans les gradins. Un comportement qui aurait contribué à la réaction des Ultras.
Une situation regrettable, qui ne saurait toutefois occulter près de trois heures quarante de direct dans les rues d’Alger, ni les deux heures passées dans le Sahara algérien. Un live qui a largement mis en lumière la générosité et l’hospitalité du peuple algérien à l’international. Ishowspeed lui-même conclut la diffusion en soulignant le succès de l’expérience algérienne.


