Sous ses airs de road-movie nocturne, Poupiya explore des territoires bien plus profonds qu’il n’y paraît. La guerre d’Indochine, la Révolution algérienne et les traumatismes de la décennie noire traversent le récit sans jamais l’alourdir. Bouaziz choisit une approche singulière : plutôt que d’aborder frontalement ces épisodes historiques, il les fait surgir au détour des situations, des dialogues, des silences. La grande Histoire vient constamment perturber la petite histoire, comme un héritage dont on ne peut se défaire.
Avec Poupiya, son premier long métrage en tant que réalisateur, Yacine Bouaziz réussit un pari rare dans le paysage cinématographique algérien. Il propose une œuvre profondément ancrée dans la réalité nationale tout en assumant pleinement les codes de la comédie populaire. Produit par Thala Films, société qu’il a cofondée et dirigée pendant plus d’une décennie aux côtés de Faycal Hammoum, le film marque le passage derrière la caméra d’un producteur reconnu pour avoir accompagné plusieurs œuvres majeures du cinéma algérien contemporain.
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« J’ai dû désapprendre tout ce que j’avais acquis comme producteur pour réapprendre un nouveau métier. Ça a été l’expérience la plus difficile de ma vie, mais aussi l’une des plus passionnantes. » Yacine Bouaziz
Une mémoire qui surgit au détour des scènes
En 95 minutes, Poupiya suit Djamel, un jeune homme ordinaire embarqué dans une nuit mouvementée pour rejoindre une femme mystérieuse. Son périple bascule lorsqu’il croise la route de Si Rachid, ancien colonel à la retraite armé d’un fusil à pompe. De cette rencontre improbable naît une succession de situations aussi drôles qu’inattendues, et la réponse à la question « Qui est Poupiya ? » risque bien de surprendre le spectateur.
Le projet remonte à plusieurs années. Alors que Bouaziz était encore étudiant en école de cinéma, une histoire racontée par son frère l’avait particulièrement marqué. La pandémie de Covid-19 constitue le tournant décisif : après plus d’une décennie passée dans la production, confronté à une lassitude professionnelle qui le pousse presque à abandonner le métier, il se lance enfin dans l’écriture du scénario. Trois années de travail plus tard, la trame initiale s’est enrichie de références intimes, de souvenirs familiaux et d’une réflexion sur la mémoire collective. « C’est une petite histoire qui s’entrechoque avec la grande Histoire », résume le cinéaste.
Poupiya : Des personnages aux petits oignons
Le personnage de Si Rachid occupe une place particulière. Il s’inspire directement du grand-père du réalisateur, ancien combattant envoyé en Indochine. Lors de ses dernières années, alors qu’il souffrait d’Alzheimer, ses souvenirs ressurgissaient de manière fragmentée. Boualam Bennani compose de ce personnage une figure mémorable : combattant brisé et mémoire vivante d’un pays traversé par les conflits, il apporte au film sa profondeur émotionnelle et sa mélancolie discrète.
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« Poupiya raconte une petite histoire qui s’entrechoque avec la grande Histoire. On y parle de la Révolution algérienne, de la guerre d’Indochine ou de la décennie noire, mais toujours avec du recul et une part d’humour. »
L’humour n’y sert jamais de diversion. Il devient un outil narratif qui permet d’aborder des sujets complexes sans didactisme ni pathos. Cette manière de faire cohabiter le rire et le drame, l’absurde et le politique, rappelle le cinéma italien des années 1970 ou l’univers d’Emir Kusturica. On pense aussi, dans sa construction rythmique et son sens du décalage, à certains films coréens contemporains. « J’aime ce cinéma capable de traiter des questions sociales sérieuses tout en gardant une forme de légèreté et d’autodérision », souligne Bouaziz. Les dialogues restituent avec naturel les façons de parler et les contradictions d’une société en constante évolution. Le réalisateur évite la caricature tout en s’autorisant des situations volontairement extravagantes.
Attman Elakab M’Hamed, révélation de l’année
S’il fallait retenir une révélation de Poupiya, ce serait sans conteste Attman Elakab M’Hamed. Peu connu du grand public avant ce film, le jeune comédien porte l’essentiel du récit avec une aisance déconcertante. Son Djamel est à la fois naïf, touchant et profondément humain, capable de passer d’une scène burlesque à un moment d’émotion avec une fluidité remarquable. Corps élastique, sens du rythme, regard constamment en mouvement : chaque réaction semble spontanée, chaque hésitation crédible. Le travail de préparation mené pendant plusieurs mois avec le réalisateur se ressent à l’écran. C’est une performance qui pourrait marquer un tournant dans sa carrière.
Par ailleurs, le reste du casting Khaled Benaïssa, Brahim Deris, Ania Louanchi et Hanna Mansour contribuent à donner au récit sa cohérence et son énergie collective. Aussi, il est porté par une belle fraternité entre les personnages de Djamel et Brahim.
Mention spéciale au duo Mahfoud Berkane et Idir Benaibouche, qui forment l’un des duos les plus inattendus du film. Berkane campe El Zaïm, chef de secte au charisme dévoyé, il incarne à la perfection cet archétype du gourou de pacotille qui se prend au sérieux jusqu’à l’absurde. Face à lui, Benaibouche dit le Bandi en disciple se surpasse dans un rôle qui aurait pu virer à la caricature : intense, imprévisible, habité d’une conviction presque inquiétante. Ainsi, il oscille entre le grotesque et le déséquilibre avec une précision qui provoque autant le rire que le malaise.
Un signal pour le cinéma algérien
Au-delà de ses qualités intrinsèques, Poupiya apparaît comme un signal encourageant. Son accueil chaleureux lors des premières projections démontre qu’il existe un public pour des œuvres capables de parler aux Algériens de leur réalité et de leur mémoire sans sacrifier le plaisir du spectacle. Bouaziz reste toutefois prudent lorsqu’il s’agit d’évoquer un renouveau du cinéma algérien. Il est encore trop tôt pour parler de renaissance tant que la production nationale demeure limitée à quelques longs métrages par an. « Le moment que traverse aujourd’hui le cinéma algérien est paradoxal, confie-t-il. Malgré l’absence d’une industrie structurée, le faible nombre de productions et le manque de salles, cette période offre une opportunité unique. En effet, chaque film qui parvient à voir le jour peut s’inscrire durablement dans l’histoire du cinéma national et contribuer à l’émergence de nouveaux genres, de nouvelles écritures. »
En refusant les postures et en privilégiant l’humain, Poupiya réussit là où beaucoup échouent : faire rire tout en donnant matière à réflexion. Une entrée remarquée dans la réalisation, portée par une écriture sensible, un regard personnel et l’émergence d’un jeune acteur dont on devrait entendre parler longtemps.


